Centre Georges Chevrier - Sociétés et sensibilités
UMR 7366 - CNRS uB

Atelier de recherche


Penser la/les transition(s)
Histoire et sciences sociales devant les urgences du temps


Penser les/nos héritages « devant » l’anthropocène


Contributions :
Journées d'études du 17‑18/09/2015
Actualité du patrimoine à l’Anthropocène. Ontologies et politiques

Contributeurs :
Jean-Louis Tornatore, François Jarrige,
Vincent Chambarlhac


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La notion de transition est indissociable d’un autre terme, celui d’anthropocène, qui, faisant de l’humain un agent géologique, viendrait désigner la singularité de notre temps : un temps où est explicitement pointée la responsabilité de l’homme quant à l’état du monde et aux possibilités qu’il aurait d’y maintenir sa présence. Considérer cependant que « nous sommes à l’Anthropocène », c’est simultanément reconnaître cette responsabilité et envisager l’ambiguïté de cette désignation (et donc situer notre réflexion au cœur de cette ambiguïté) : en effet, le terme, fortement contesté en tant qu’il sous-entend une responsabilité indifférenciée, engage une certaine manière dépolitisé et technicisée de penser le lien du passé au présent et de vivre le temps. Lui préférer celui de Capitalocène (Moore 2014) ou celui de Chthulucène (Haraway 2015) ouvre la voie à des approches plus nuancées quant à l’écriture de l’histoire des sociétés passées, et quant aux formes de présence du passé dans le présent (histoire, mémoire, patrimoine, tradition, culture, etc.), et à des perspectives radicalement autres quant aux liens que les humains (ou les terriens) peuvent nouer avec les êtres (vivants et non vivants) qui peuplent la terre.

En ce sens, il s’agit de penser les transitions non pas à l’Anthropocène mais devant l’Anthropocène. Les grands changements pointés par la dénomination anthropocénique – climatique (réchauffement global, montée des océans, déplacement des populations), biologique (sixième extinction), chimique (acidification des océans), en même temps qu’une désignation sans concession des responsabilités (le capitalisme de croissance, la pensée néo-libérale) et une réévaluation de la place de l’humain dans le monde – son « retour sur Terre », pour suivre la proposition de Bruno Latour (2015) – donnent une acuité à la question de l’héritage. Devant l’Anthropocène, une pensée du patrimoine (ou, plus généralement, de la relation au passé) devient une pensée de l’héritage : à savoir ce dont on hérite – non seulement des biens ou des êtres positifs, mais des lieux de mémoire de mort (tel Auschwitz), des espaces dégradés, des sites industriels abandonnés et pollués (parfois investis par des artistes), des pertes irrémédiables (d’écosystèmes, d’espèces animales ou végétales), des déchets pullulants et des restes éternels (des résidus chimiques aux résidus nucléaires) –, mais aussi ce que l’on engage comme héritage pour le futur, par le présent que l’on construit autant avec des gestes de dégradation et de destruction qu’avec des gestes de conservation et sauvegarde. Poser le patrimoine comme héritage est une manière d’en finir avec une forme d’innocence qui, comme l’avance Vinciane Despret (2013), consiste à dire « qu’on ne choisit pas ses ancêtres ». Les politiques patrimoniales (ou monumentales) ont toujours été des opérations de sélection, de tri entre ce qu’il faut garder et ce que l’on peut abandonner au temps, de manière à mettre l’accent, pour une raison ou pour une autre, sur ce qui compte. Les placer sous le signe de l’héritage consiste à les réévaluer dans le cadre d’une politique du temps (quelle politique du temps voulons-nous ?) : en ce sens hériter, c’est tout à la fois se rendre responsable de ce dont nous héritons, instaurer des choses et des êtres qui comptent (ce à quoi nous tenons) et être comptable de ce que nous léguons.

Le champ de compréhension des patrimoines-héritages est alors plus qu’ouvert et déborde largement l’usage institutionnel de la notion de patrimoine.

Ainsi l’énergie et ses formes de patrimonialisation contemporaine – qu’il s’agisse des anciens bassins miniers ou des ouvrages électriques – pourraient être interrogés dans la perspective d’une réflexion sur les manières d’hériter des trajectoires anciennes. À l’heure des transitions énergétiques supposées et des utopies technologiques qui les portent – de la voiture électrique au rêve hydrogène – mais aussi à l’époque de la novlange technocratique – pensons aux  « territoires à énergie positive » tant vantés – l’expérience du passé demeure sans doute plus utile que jamais pour cerner les apories comme le champ des possibles des futurs socio-énergétiques.

Comment hériter également de ce qui résulte de l’arraisonnement patrimonial, ainsi que le suggère le cas de la « représentation du monde viti-vinicole » ? Au sein du monde viticole, d'abord par le négoce, puis sous la houlette d'une ethnographie marquée par Georges-Henri Rivière à partir des années Trente, la muséographie du vin s'est appliquée à retrouver les gestes, les outils, les mentalités, antérieurs à la crise phylloxérique (1868-1895). La patrimonialisation par la muséographie du vin accompagne successivement deux moments de transition du monde viti-vinicole ; celui, d’abord, d’une régulation de la production et de la qualité par la mise en place progressive des AOC à partir de 1935 ; celui ensuite, dans les années 1950, de l’essor productiviste de l’agriculture française. L’ethnographie, la muséographie se présentent alors comme des opérateurs transitionnels, patrimonialisant ce qui n’est plus pour produire un discours, une image, une réputation, au vif d’un monde viti-vinicole profondément renouvelé et pourtant donné à voir comme immuable. Au sein du vignoble bourguignon, le travail d’André Lagrange (2015) pour le musée du vin de Beaune participe de ce mouvement.

Plus généralement, on se situe dans le cadre d’une « patrimonialisation » (ou d’une réflexion patrimoniale à propos) du vivant : qu’il soit culturel (cf. le patrimoine culturel immatériel) ou naturel, pour en rester au dualisme de notre ontologie naturaliste (Descola 2005), ou qu’il soit par delà cette distinction. La question sous-jacente restant celle de l’opérativité de la notion même de patrimoine pour penser les transitions socio-écologiques – comprises dans le cadre d’une dénonciation radicale de la « sorcellerie capitaliste » (Pignarre et Stengers 2005).

Pour une science engagée des transitions

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