Centre Georges Chevrier - Sociétés et sensibilités
UMR 7366 - CNRS uB

Atelier de recherche


Penser la/les transition(s)
Histoire et sciences sociales devant les urgences du temps


Lost in transition


Contributions :

Contributrice :
Caroline Darroux


Intranet

Décalages, désœuvrement, isolement et résistances ordinaires face au récit transitioniste (approche comparative des terrains français et extra-européens)

En complément des approches qui chercheront à radiographier les sens pleins que prend l’idiome des transitions depuis ses origines, cet axe l’envisagera sous l’angle de ses marges. Comme tout grand récit moderniste, le récit transitioniste produit ses exclus, êtres et communautés en décalage, confinés à un isolement ambigu. En clin d’œil au poète américain Robert Frost, nous ferons subir à la dynamique téléologique des transitions le même examen qu’il préfigurait à celle de la traduction. Alors que le poète interrogeait le changement d’état du langage, il portait attention à ce qui se perd dans la traduction : « poetry is what gets lost in translation [1] » ; nous chercherons à comprendre ce que disent les récits des pertes autochtones dans la transition. L’autochtonie est ici envisagée sous un double aspect. Celui du « capital d’autochtonie », soit « l’ensemble des ressources que procure l’appartenance à des réseaux de relations localisés », cet aspect a pour vocation de réintroduire des entrées marginales pour comprendre les jeux des dominations politiques (Nicolas Renahy, 2010, p. 1). Le deuxième aspect est celui de l’expression commune de « significations imaginaires sociales », celles qui structurent nos représentations du monde, désignent les finalités de nos actions et créent nos attachements (Cornelius Castoriadis, [1989] 1996, p. 127-128) ; ce deuxième aspect que nous conférons à l’autochtonie vise à questionner les rapports des sociétés à leurs institutions. Les pertes autochtones (capital et significations) perturbent les relations symboliques, corporelles et sociales des habitants à leur lieu et en même temps brouillent leur rapport à l’altérité, leur place face au pouvoir, leur regard sur ce qui règle leur vie. Dans cette situation critique de perte de repères, des individus et des groupes produisent des récits pour recomposer une cohérence, quel que soit leur environnement sociétal, ils expriment (et mettent en acte) des résistances face aux prédicats monolithiques du changement attendu. Des ethnographies de récits produits dans un monde multiple s’ouvriront aux différents terrains de l’expression populaire passée et présente (en privilégiant les sources du xxe et xxie  siècles, nous pourrons étendre l’analyse aux corpus plus anciens en fonction des caractéristiques énonciatives de leurs contenus). Cet axe souhaite contribuer à dépasser la dialectique simpliste propulsée par les idéologies modernistes dans l’arène politique et qui fait le succès de tous les populismes : une répartition du monde en deux catégories grossières d’individus : « les civilisés » et « les barbares » (Bruno Dumézil, 2016). Il visera, par le jeu d’échelles, à identifier des trajectoires de résistances singulières et collectives informant les divers intérêts en présence et apportant une polyphonie à la compréhension des processus de changement (Caroline Darroux, 2016). Derrière les postures climato‐sceptiques d’agriculteurs [2] ballottés par les jeux du Système‐monde (Immanuel Wallerstein, 1989), en creux des actes de résistances de certains peuples du Grand Nord face au militantisme écologiste comme aux compagnies pétrolières (Nastassja Martin, 2016), au-delà de la colère des citoyens grenoblois, pourtant premières victimes du nuage de particules, face aux récents aménagements de la circulation en ville, se déclinent des conduites agonistiques (Chantal Mouffe, 2014), des attachements et des rapports des hommes à leur milieu (Augustin Berque, 2000 ; Tim Ingold, 2000), des nécessités d’être en commun.

Cette approche comparative entre des contextes divers (déprise agricole, déprise industrielle, migrations, montée des populismes) et des terrains européens et extra-européens alimentera des réflexions en cours sur le désœuvrement politique, actualisation d’une communauté politique qui se soude par l’angoissante promesse de l’effacement et par une nécessité de co-présence plutôt que d’action (Jean‐Luc Nancy, 2014).

Les récits de résistance aux prédicats de la transition se répartiront en trois ensembles :

  • territoires français en marges des politiques publiques de la modernité et du développement (« zones rurales de revitalisation », « zones de montagne », zones de reconversion industrielle mais aussi « jungles » migratoires et zones d’habitats semi-temporaires).

  • territoires sous gouvernement populiste (Europe).

  • groupes en résistance à l’effacement culturel (récits de minorités en contextes européen ou extra-européen).


  • [1] Robert Frost, Conversations on the Craft of poetry, 1959.

    [2] Enquêtes en cours auprès d’exploitants de la zone montagne du Parc naturel régional du Morvan.

Pour une science engagée des transitions

Axes de recherche